Théâtre d’entreprise et théâtre-forum : quelles différences, quelles complémentarités ?
Théâtre d’entreprise et théâtre-forum sont souvent confondus, ou au contraire opposés comme s’il s’agissait de deux mondes séparés. En réalité, les deux sont liés par une même filiation : le théâtre d’entreprise reprend et adapte, pour le monde du travail, des principes forgés par le théâtre-forum. Ce sont deux branches d’un même arbre, pas deux disciplines étrangères l’une à l’autre.

Une filiation directe entre le théâtre forum et le théâtre d’entreprise
Le théâtre-forum est né dans les années 1960 au Brésil, sous l’impulsion d’Augusto Boal, dans le cadre plus large du Théâtre de l’Opprimé. Boal y développe l’idée que le public peut cesser d’être simple spectateur pour devenir « spect-acteur » : après une première scène montrant une situation de conflit ou de domination, les participants sont invités à monter sur scène, à remplacer un personnage, et à rejouer la situation autrement.
C’est de ce principe — l’effet miroir, l’interactivité, la scène comme espace d’expérimentation collective — que le théâtre d’entreprise s’est nourri en se développant en France à partir de la fin des années 1980. (Persée) Il en reprend l’intuition centrale : donner à voir une situation de travail pour permettre à un collectif de la comprendre autrement, et de l’améliorer. Le théâtre-forum n’est donc pas une simple variante du théâtre d’entreprise : il en est l’une des sources.
On peut également retrouver une autre variante de celui-ci : le théâtre du travail.

Une dimension politique à l’origine du théâtre-forum
Agusto Boal inscrivait sa démarche dans un projet politique. Le Théâtre de l’Opprimé est né dans un contexte de répression en Amérique latine, comme un outil de conscientisation et d’émancipation destiné aux personnes en situation de domination — sociale, économique ou politique. Pour Boal, le théâtre n’était pas un simple outil pédagogique neutre : c’était une arme au service de la transformation sociale, pensée « par les opprimés, pour les opprimés ».
Cette dimension a nourri un débat qui traverse encore le champ aujourd’hui. Des chercheurs, dont Julian Boal, le fils d’Augusto Boal, ont souligné que les techniques du théâtre-forum, une fois détachées du projet politique qui les portait à l’origine, peuvent faire l’objet d’une forme de forme de « récupération » lorsqu’elles sont utilisées par des organisations dans des buts éloignés de l’ambition militante initiale (Revue Période).
Ce que le théâtre d’entreprise en a gardé du théâtre forum — et ce qu’il a transformé
Le théâtre d’entreprise ne porte pas le même projet politique que le Théâtre de l’Opprimé, mais il n’en est pas pour autant dépourvu de toute réflexion politique. Il porte un questionnement qui consiste à chercher, à l’intérieur même de l’organisation, un équilibre entre le respect de l’humain au travail et la recherche d’efficacité collective. Interroger la place laissée aux personnes, aux désaccords, interroger le sens de l’action, questionner l’organisation et ses objectifs souvent purement chiffrés, c’est déjà se situer sur un terrain politique — celui de la façon dont on organise collectivement l’activité. Le théâtre d’entreprise propose donc une réflexion sur le travail au sens large : comment concilier ce que l’on doit à l’efficacité collective et ce que l’on doit aux personnes qui la produisent.
Ce qu’il conserve du théâtre-forum, c’est l’idée que le public n’est jamais un spectateur totalement passif, et que la scène peut servir de miroir à l’expérience vécue par ceux qui la regardent, pour ouvrir un espace de dialogue plutôt que d’imposer un discours.
Ce qu’il transforme, en revanche, c’est le mécanisme central du théâtre-forum : la montée du public sur scène pour rejouer et modifier directement la situation. De nombreuses compagnies de théâtre d’entreprise, dont Un rôle à jouer, ne font pas monter les participants sur scène : l’interprétation reste confiée aux comédiens, et le public participe par la parole, à travers les temps d’échange qui ponctuent la représentation.
Deux approches cousines, pas deux mondes opposés
Théâtre-forum et théâtre d’entreprise ne se distinguent donc ni par une frontière nette, ni par une hiérarchie entre un « genre » et une « technique », ni même par la présence ou l’absence de politique. Ce sont deux façons, apparentées mais distinctes, de porter une dimension politique par le théâtre : l’une tournée vers l’émancipation face à une oppression identifiée, l’autre vers la recherche d’un équilibre, à l’intérieur de l’organisation, entre efficacité collective et respect des personnes qui la font vivre.
Comprendre cette filiation permet aussi de choisir le format le plus adapté à votre contexte : certaines organisations recherchent précisément l’intensité du théâtre-forum et la mise en mouvement physique des participants ; d’autres préfèrent une approche où la scène reste entièrement portée par des comédiens, pour permettre à chacun de s’exprimer sans exposition.
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