Le théâtre d’entreprise : que dit la recherche ?
Depuis la fin des années 1980, le théâtre d’entreprise est utilisé en France comme outil de formation, de sensibilisation et d’accompagnement du changement. La recherche académique qui lui est consacrée demeure toutefois dispersée entre plusieurs disciplines : gestion des ressources humaines, sociologie des organisations, sciences de l’information et de la communication, sciences de l’éducation et études théâtrales.
Cette revue propose un état des lieux raisonné des travaux disponibles. Elle présente les principales filiations du théâtre d’entreprise, les cadres théoriques mobilisés, les résultats des enquêtes de terrain et les limites méthodologiques relevées par les chercheurs. Elle prolonge la page « Qu’est-ce que le théâtre d’entreprise ? » en confrontant la pratique aux publications universitaires qui l’ont étudiée.
Note méthodologique
La littérature francophone repose principalement sur des études de cas qualitatives, des entretiens, des observations et des analyses de saynètes. Les travaux internationaux sur les méthodes artistiques en management couvrent un champ plus large que le seul théâtre d’entreprise. En l’absence d’un ensemble important d’études quantitatives et longitudinales, les résultats présentés ci-dessous décrivent des effets observés ou des mécanismes possibles ; ils ne permettent pas d’établir une efficacité générale et durable du dispositif.
Table des matières
- Le théâtre d’entreprise : que dit la recherche ?
- 1. Origines, trajectoires et courants internationaux
- 2. Principaux cadres d’analyse
- 3. Ce que montrent les enquêtes empiriques
- 4. Limites et points de vigilance
- 5. Enseignements pour la pratique
- Conclusion
- Bibliographie sélective
- Découvrir le théâtre d’entreprise.
1. Origines, trajectoires et courants internationaux
1.1. Entre émancipation et intervention en organisation
Le théâtre appliqué au monde professionnel s’inscrit dans plusieurs traditions, dont les finalités ne se confondent pas.
La première renvoie aux travaux d’Augusto Boal sur le Théâtre de l’Opprimé et le théâtre-forum, développés à partir des années 1960. Le dispositif repose notamment sur la participation du « spect-acteur » : le public peut intervenir dans la représentation et expérimenter d’autres manières d’agir face à une situation problématique. Lors de sa diffusion en France, le théâtre-forum a été mobilisé dans la formation, l’analyse des pratiques et différents champs de l’intervention sociale et professionnelle.
Une seconde trajectoire relève davantage du conseil, de la formation et de la communication interne. Rossella Magli situe l’introduction du théâtre d’entreprise en France en 1988 et l’analyse comme une rencontre entre deux cultures professionnelles, celle du théâtre et celle de l’entreprise. Elle souligne déjà son usage dans l’accompagnement du changement, les relations hiérarchiques et la communication (Magli, 1997).
1.2. Les recherches internationales
Dans la littérature anglophone, le théâtre est généralement étudié au sein d’un ensemble plus vaste de méthodes fondées sur les arts (arts-based methods). Ces travaux examinent la manière dont les pratiques artistiques peuvent favoriser l’apprentissage, la réflexion, l’expression de connaissances difficiles à verbaliser ou la création de représentations partagées. Taylor et Ladkin (2009) distinguent quatre processus : le transfert de compétences artistiques, l’usage de techniques projectives, l’évocation de dimensions essentielles d’une situation et la fabrication d’artefacts.
Dans l’espace germanophone, le terme Unternehmenstheater désigne plus directement le théâtre en organisation. L’ouvrage collectif dirigé par Georg Schreyögg et Robert Dabitz en 1999 rassemble des travaux sur ses formes, ses usages et ses conditions de mise en œuvre, notamment dans les processus de changement.
2. Principaux cadres d’analyse
2.1. La tension entre création artistique et outil de gestion
Isabelle Cousserand (2001) analyse le théâtre d’entreprise à travers la tension entre la « stratégie imaginée » des commanditaires et le « stratagème imaginaire » que peuvent percevoir les salariés. Son travail invite à ne pas considérer la représentation comme un outil neutre : sa réception dépend du contexte, de la crédibilité de la mise en scène et de la confiance accordée au commanditaire.
2.2. La socioscénologie
Jérôme Dubois (2011) propose la notion de socioscénologie afin d’articuler l’étude des formes scéniques et celle des relations sociales. Cette perspective permet d’analyser conjointement les rôles, les textes, les dispositifs de représentation et les rapports sociaux dans lesquels ils prennent place.
2.3. La perspective dramaturgique
Erving Goffman n’étudie pas le théâtre d’entreprise comme dispositif de formation. Sa métaphore dramaturgique fournit néanmoins une grille de lecture utile des interactions professionnelles : les individus ajustent leur présentation d’eux-mêmes selon les situations et les publics, en distinguant notamment la « scène » et les « coulisses ». Appliquée avec prudence, cette perspective aide à comprendre ce que produit la remise en scène de situations ordinaires de travail.
2.4. L’apprentissage expérientiel et les méthodes artistiques
La pratique théâtrale peut également être rapprochée de l’apprentissage expérientiel : les participants vivent ou observent une situation, l’analysent, en tirent des hypothèses, puis peuvent essayer d’autres façons d’agir. Ce rapprochement est théorique ; il ne suffit pas, à lui seul, à démontrer l’efficacité d’une intervention.
3. Ce que montrent les enquêtes empiriques
3.1. Diversité, discriminations et inclusion
Montargot et Redon (2018) étudient qualitativement l’usage du théâtre d’entreprise dans une formation consacrée aux mécanismes discriminatoires. Leur analyse présente le théâtre comme un possible accélérateur de sensibilisation à la diversité, tout en soulignant le manque d’évaluation formalisée des formations. Il serait donc excessif de transformer cette étude en preuve générale d’efficacité.
Dans une recherche consacrée au handicap, les mêmes autrices examinent la place du théâtre dans une formation à la diversité (Montargot & Redon, 2021). Le dispositif peut contribuer à mettre en discussion les représentations, mais son apport dépend de son intégration dans une démarche de formation plus large.
Montargot et Redon (2020) analysent par ailleurs des saynètes de formation à l’égalité entre les femmes et les hommes. Leur étude porte sur la première phase de prestations « sur catalogue » et s’intéresse à la manière dont les situations représentées donnent à voir les stéréotypes et les inégalités professionnelles. Elle ne doit pas être attribuée à Gaëlle Redon seule.
3.2. Développement personnel et leadership
Cécile Ferro (2013) étudie la participation du théâtre au développement personnel de salariés. Cette publication permet de documenter les apprentissages et transformations perçus par les participants, sans pour autant établir un effet uniforme ou durable sur l’écoute, le stress ou la confiance.
À l’échelle internationale, Taylor et Ladkin (2009) proposent surtout un cadre explicatif des méthodes artistiques dans le développement managérial. Leur article ne démontre pas spécifiquement que le théâtre développe à lui seul la « présence relationnelle » des dirigeants.
3.3. Formation au management
Melchior Salgado (2008) examine le théâtre comme outil de formation au management. Il inscrit cette pratique dans un ensemble de travaux qui mobilisent le spectacle, la mise en scène et la narration pour penser l’activité managériale. Son analyse invite à étudier les usages pédagogiques du théâtre, mais aussi les représentations du management qu’ils transmettent.
3.4. Santé au travail et risques psychosociaux
Le théâtre-forum est aussi utilisé pour mettre en discussion des situations de travail liées aux risques psychosociaux. La scène peut rendre visibles des contraintes organisationnelles et ouvrir un espace de discussion. Toutefois, les références réunies dans cette revue ne permettent pas de quantifier son effet à long terme sur la santé au travail ; toute affirmation plus forte nécessiterait des études spécifiques.
4. Limites et points de vigilance
- Une mesure d’impact difficile. Les études disponibles permettent surtout de décrire des perceptions, des mécanismes et des effets à court terme. Elles isolent rarement l’effet propre du théâtre plusieurs mois après l’intervention.
- Un risque de caricature. Des saynètes standardisées peuvent simplifier les situations ou renforcer les stéréotypes qu’elles cherchent à dénoncer.
- Un risque d’instrumentalisation. Lorsqu’il sert uniquement à faire accepter une décision déjà prise, le théâtre peut donner l’apparence d’un dialogue sans agir sur les problèmes d’organisation sous-jacents.
- L’importance du contexte. La qualité de l’écriture, la préparation, l’animation des échanges et les suites données à la représentation influencent fortement la réception du dispositif.
- Un besoin d’évaluation. Des initiatives comme le programme Théâtre appliqué socialement innovant (TASI), porté dans l’environnement de l’Université Toulouse – Jean Jaurès, cherchent à mieux documenter et évaluer ces pratiques.
5. Enseignements pour la pratique
La littérature disponible conduit à trois recommandations prudentes :
- Inscrire l’intervention dans un parcours plus large. Une représentation peut amorcer une discussion ou une prise de conscience, mais elle gagne à être suivie d’espaces d’analyse, de formation ou d’action.
- Adapter l’écriture au contexte. Le recueil de situations réelles peut améliorer la pertinence des scènes. Il ne constitue toutefois pas, à lui seul, une garantie contre la caricature.
Prévoir l’évaluation dès la conception. Les objectifs, les indicateurs et le calendrier d’observation doivent être définis en amont si l’on veut distinguer la réaction immédiate du public d’éventuels effets plus durables.
Conclusion
La recherche consacrée au théâtre d’entreprise forme un corpus réel mais encore limité, principalement qualitatif dans l’espace francophone. Les travaux disponibles suggèrent que la scène peut soutenir la mise en discussion de situations sensibles, la sensibilisation et certains apprentissages. Ils ne permettent cependant pas d’affirmer une efficacité générale du théâtre sur les comportements, la performance ou la transformation durable des organisations.
L’intérêt du dispositif paraît donc moins tenir à une vertu automatique du média théâtral qu’à ses conditions de conception et d’usage : qualité de l’enquête préalable, justesse de l’écriture, possibilité d’un véritable débat, articulation avec d’autres actions et évaluation dans le temps.
Pour approfondir ces questions, vous pouvez consulter « Qu’est-ce que le théâtre d’entreprise ? » et la note sur les différences entre théâtre d’entreprise et théâtre-forum.
Bibliographie sélective
Travaux en langue française
- Boal, A. (1977). Théâtre de l’Opprimé. Paris : Maspero.
- Cousserand, I. (2001). « Le théâtre d’entreprise : entre stratégie imaginée et stratagème imaginaire ». Communication et organisation, 19. DOI.
- Dubois, J. (2011). « Pour une socioscénologie : de la métaphore théâtrale à sa conceptualisation ». Cahiers de recherche sociologique, 51, 181–202.
- Ferro, C. (2013). « Quand le théâtre participe au développement personnel des salariés dans l’entreprise ». Éducation permanente, 194, 29–36.
- Goffman, E. (1973). La Mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La Présentation de soi. Paris : Éditions de Minuit.
- Magli, R. (1997). « Le théâtre d’entreprise ». Quaderni, 32, 33–64. DOI.
- Montargot, N., & Redon, G. (2018). « Le théâtre d’entreprise : un outil de formation permettant de lutter contre les mécanismes discriminatoires ? ». Management & Avenir, 104, 173–193. DOI.
- Montargot, N., & Redon, G. (2020). « Formation à l’égalité femmes-hommes par le théâtre d’entreprise : une analyse de saynètes ». Relations industrielles / Industrial Relations, 75(2). Érudit.
- Montargot, N., & Redon, G. (2021). « Le théâtre d’entreprise comme outil de formation à la diversité : le cas du handicap ». Gérer & Comprendre, 146, 15–26. Texte intégral.
- Salgado, M. (2008). « Le théâtre, un outil de formation au management ». Revue française de gestion, 181, 77–96. Cairn.
Travaux internationaux de référence
- Nissley, N. (2010). “Arts-based learning at work: Economic downturns, innovation upturns, and the eminent practicality of arts in business”. Journal of Business Strategy, 31(4), 8–20. DOI.
- Schreyögg, G., & Dabitz, R. (dir.) (1999). Unternehmenstheater: Formen – Erfahrungen – Erfolgreicher Einsatz. Wiesbaden : Gabler. Notice Springer.
- Taylor, S. S., & Ladkin, D. (2009). “Understanding arts-based methods in managerial development”. Academy of Management Learning & Education, 8(1), 55–69. DOI.